Jean-Marc Gauthier

 

Monologues

 

 

 

 

Violence et éducation.
Une histoire à être... une histoire à suivre

(Université de Paris VIII, Saint-Denis, mai 1998)

 

 

Bonjour! Ça va? Moi je ne sais pas. Je me demande si je ne me suis pas trompé de lieu. On m'a dit de venir rencontrer ici des gens très sérieux qui réfléchissent sur des questions très... très sérieuses: l'éducation, la violence, le mimétisme. Le mimétisme est un domaine que je connais un peu mieux. Mais ce n'est pas ça mon problème, c'est plutôt que je ne vous trouve pas très sérieux. Qui êtes-vous donc pour rire comme ça d'un pauvre clown qui se présente pour la première fois dans un colloque international. Vous savez que le rire, comme le ridicule, peut tuer. C'est violent le rire et le ridicule.

En fait, mon vrai problème, c'est que je ne sais ni où je suis ni où j'en suis. Je me présente : je suis Bozo, clown pour adultes. Ah, vous savez, j'aurais voulu être un vrai clown, c'est-à-dire un clown pour enfants et qui sait les faire rire. Mais quand je suis allé en formation, à l'école des clowns, j'ai échoué les examens. - Pas assez drôle, qu'on m'a dit. Alors je me suis converti ou recyclé pour devenir clown-éducateur des adultes. De toute façon, je trouve qu'il y a plus de travail à faire pour ré-éduquer les adultes que pour éduquer les jeunes. Alors j'imagine que c'est en tant que clown-éducateur des adultes que j'ai été invité à participer à ce colloque sur l'éducation.

Me voici donc pour vous donner un cours, une conférence sur l'éducation - vous êtes habitués à cela, vous autres, des cours et des conférences - mais pour que vous compreniez mieux, je vais, comme un bon pédagogue, vous raconter une histoire. Je ne sais pas si c'est mon histoire de clown ou une histoire de l'éducation moderne. De toute façon, c'est une histoire à suivre; alors, suivez-moi.

L'histoire commence quand un certain professeur ayant fui l'enseignement - il se nommait Friedrich Nietzsche - m'avait dit : - Deviens ce que tu es. J'avais trouvé cela très intéressant et très important, moi qui m'étais toujours demandé qui j'étais. Devenir ce que je suis, me suis-je dit, voilà un beau projet éducatif ! Voilà le grand thème, la grande chose de l'éducation. Mais un doute m'envahit. Je veux bien devenir ce que je suis mais, pour le devenir, il faut que je sois. Et est-ce que je suis? Je suis ou je ne suis pas?, voilà la question! Et si je suis, l'autre question est de savoir quelle est la question suivante : Qui suis-je? ou Qui suivre? De toute façon, je suis. Mais je suis qui? moi-même ou un autre? Et si je me suis moi-même, où est-ce que je vais me conduire? Mais si je suis un autre, comment pourrais-je me suivre? Ah! c'est complexe, très complexe, dirait monsieur Freud. Ça donne envie de tuer son père, lui qui a eu l'audace d'engendrer un je ne sais pas qui je suis. Tu te lèves un matin, rempli de bonnes intentions dont celle de devenir qui tu es mais, tout à coup, tu découvres que tu deviens qui tu suis. À ce moment-là, tu ne peux pas faire autrement que de te prendre pour un autre et tu te dis : Je suis celui qui suis. Mais alors tu ne sais plus si tu dois être ou imiter, ou encore si tu es en imitant. Tu es pris dans des filets mimétiques. Et tu décides de te faire clown comme d'autres se font moines. Pour suivre celui qui suit à défaut d'être celui que tu n'es pas. Certains psychologues, au savoir monstrueux, flaireraient ici une certaine crise d'identité. Diagnostic superficiel et trop facile. En fait, ici commence ou se poursuit l'histoire de la modernité. Une véritable histoire à suivre.

J'ai rencontré la modernité un soir, au clair de la lune. Je cherchais mon ami Pierrôt. C'était il y a longtemps déjà; je me promenais dans le nord de la France, près de Charleville. Je vis alors un jeune homme de 16,17 ou18 ans, je ne sais pas. Il s'en allait, à pied, sur une route. Il repartait vers ailleurs. Il se prenait pour un poète... et il en était un. Je sais maintenant qu'il se nommait Arthur. Ce n'était pas le grand roi des chevaliers de la Table Ronde. Non! C'était le petit Rimbaud de Charleville. La lune brillait de sa fragile plénitude quand je l'ai croisé et, comme toujours, je cherchais mon chemin. Je lui ai alors demandé : - Mais où suis-je donc rendu? - Il m'a répondu : - Ailleurs. - Mais encore? lui ai-je dit. Il a souri et il m'a dit:" En route, vous êtes en route". J'ai alors osé me présenter : - Je suis Bozo de Sainte-Sophie, au Québec, de l'autre côté de la mer, de cette mer qui est un océan. Ça l'a impressionné ; il n'était jamais allé de l'autre côté de l'océan. - Mais vous, qui êtes-vous donc jeune homme? - lui ai-je demandé. - Je ne sais pas vraiment, m'a-t-il répondu ; - Je est un autre - Ah oui ! Eh bien ! moi aussi ou moi non plus, lui ai-je répondu - Il a souri, en ayant l'air de comprendre quelque chose. Cela se passait il y a longtemps dans une espèce d'autre vie, un soir de clair de lune. Il faisait un temps de modernité. Oui! c'était un temps de modernité, les sujets se perdaient dans le clair-obscur. La lumière ne brillait que par astre interposé. C'est comme si chaque astre ne brillait qu'en imitant la lumière d'un autre. Beaucoup croyaient que le soleil s'était éteint. J'ai toujours pensé que ce jeune venait d'une autre planète ou encore qu'il venait de la lune, vous savez, ce petit satellite d'une terre qui se prend parfois pour son soleil. Je l'ai baptisé Rimbaud-la-Lune.

 

Rimbaud-la-Lune (chanson)

 

Rimbaud-la-Lune

Où t'en vas-tu sur ce chemin?

Rimbaud-la-Lune

Tu n'as pas l'air d'aller bien loin

Pour quelle fortune

Te livres-tu à ce destin?

Rimbaud-la-Lune

Ton bateau ivre coule à plein

 

Rimbaud-la-Plume

Pleine de voyelles et de chagrin

Comme une enclume

Où tu martèles ton refrain

Rimbaud-ta-Plume

Défait la langue en chemin

Rimbaud-la-Lune

Tes écrits sont des par-chemins

 

Musique

 

Au clair de la lune

Mon ami Rimbaud

A perdu sa plume

Est tombé dans l'eau

 

Sa chandelle est morte

Il n'a plus de feu

Ouvrez-lui la porte

De l'amour de Dieu

 

De grands penseurs, des messieurs très sérieux, disent que ce jeune homme raconte l'histoire de la modernité. Moi, je ne sais pas ; ce sont des choses trop sérieuses pour qu'on les prenne au sérieux à ce point. De toute façon, ce sont des histoires trop sérieuses pour un clown, même quand il n'est pas très drôle.

Imaginez ! Celui qui dit : - Je est un autre... est un jeune garçon de 16 ou 17 ans qui se cherche une place dans la vie. Comme bien d'autres, comme la plupart des jeunes de 16 ou 17 ans. Et pourtant, dans la force de sa complexe simplicité, il nous dit le drame de l'éclatement du sujet, le drame de l'éducation moderne : - Que vais-je devenir si je est un autre? - Quel autre suis-je obligé de devenir pour être moi-même? - Vers quelles idoles vais-je me tourner si les modèles et les repères s'effondrent ?

Ce jeune homme nous raconte, dans sa tortueuse simplicité, le drame de l'humanité de toujours. Comme disait, en effet, le serpent bien connu à Adam et Eve : - Que diriez-vous d'être d'autres que ce que vous êtes? - Intéressante proposition, se dirent-ils. Et depuis ce temps immémorial, le jeu des êtres humains est de se prendre pour d'autres, le désir de l'homme et de la femme est de se prendre dans les filets de l'autre. Et comme par hasard, après la grande affaire originelle, les presque premières paroles des premiers parlants ressemblaient à ceci : - Non, ce n'est pas moi, c'est l'autre

 

Je est un autre (chanson)

 

Refrain 1 :

 

Je est un autre

Que je voudrais bien devenir

Je est un autre

Qui se perd dans son souvenir

Je est un autre

A-t-il encore un avenir?

Je est un autre

Qui ne saurait m'appartenir

 

Faudra-t-il grimper sur les Andes

Pour voir si le chemin est beau

Ou s'apitoyer sur ses cendres

Comme le vieux Job sur ses maux?

 

Pourra-t-on retrouver l'Irlande

Sans se fabriquer un bateau

Qui nous dira la route à prendre

Et s'il faut marcher sur les eaux? (bis)

 

Reprise du refrain 1

 

2.

Faudra-t-il compter sur la chance

Et se choisir un numéro

Faudra-t-il travestir l'absence

En se masquant comme un Pierrôt?

 

Pourra-t-on retrouver le sens

En refaisant jouer les mots

Quitte à s'enfuir de sa vieille France

Comme l'a fait tant de fois Rimbaud? (bis)

 

Refrain 2

 

Je est un autre

Au bout du rêve et du désir

Je est un autre

Que je ne saurais devenir

 

Je est un autre

Qui part sans jamais revenir

Je est un autre

Il me faudra bien repartir

 

Musique

...

Pourra-t-on redonner du sens

En refaisant jouer les mots

Quitte à s'enfuir de cette France

Comme l'a fait tant de fois Rimbaud ?(bis)

 

Le bateau ivre

Danse sur l'eau

Et tout chavire

Au creux des mots

 

En bateau ivre

Vogue les mots

Et tout chavire

Au fond de l'eau

 

Musique

 

En bateau ivre

Danse les mots

Et je chavire

Au fond de l'eau

 

À la dérive

Vogue les mots

Vers l'autre rive

Nage mes os

 

Musique

 

Vers l'autre rive

Nage mes os

Que je survive

À mon bateau

...

Que je survive

À mon bateau

 

Refrain final

 

Je est un autre

Que je voudrais bien devenir

J'attends un autre

Mais je ne sais pas s'il va venir

 

Un des grands poètes français était un jeune garçon, un teenager, qui ne savait pas qui il était et qui, à 20-21 ans, avait pratiquement renoncé à la poésie ou renié la sienne. Il voulait sortir des mots et passer à autre chose, ailleurs, oubliant presque son bateau ivre ou cherchant peut-être à le vivre plus qu'à l'écrire. On le nommait Arthur.

Un des grands poètes québécois se nommait Émile. Émile Nelligan. Il était aussi un jeune homme, un teenager, qui, à 20 ans, fut placé dans un hôpital psychiatrique par un père alcoolique. Il en a peut-être oublié sa poésie. Il n'a pas écrit de Bateau ivre mais presque: il a écrit une Romance du vin et un Vaisseau d'or qui ressemblait à ceci:

 

Ce fut un vaisseau d'or, dont les flancs diaphanes

Révélant des trésors que des marins profanes

Dégoût, Haine, Névrose, entre eux ont disputés

 

Que reste-t-il de lui dans la tempête brêve?

Qu'est devenu mon coeur, navire déserté?

Hélas! Il a sombré dans l'abîme du rêve

 

En pensant à Arthur et à Émile, paraboles anciennes d'une jeunesse de maintenant cherchant, malgré tout, un port sur la mer houleuse;

 

Rimbaud et Nelligan (chanson)

 

En bateau ivre, en vaisseau d'or

À la dérive cherchant un port

Je m'en irai comme un trésor

Qu'on n'a pas eu le temps de trouver

Qu'on n'a pas eu le temps de trouver

 

Et comme une ombre fugitive

Qui ose planer sur les eaux

Je dessinerai dans une voltige

Un cercle d'amis et d'oiseaux

Un cercle d'amis et d'oiseaux

 

Et l'on reviendra pour chercher

Au quartier des objets perdus

Celui qui était attaché

À son rêve plus qu'à sa vertu

À son rêve plus qu'à sa vertu

 

Ne vois-tu pas venir le port?

Plus vite que le vaisseau d'or

Le bateau ivre coule à mort

N'est-il pas encore un trésor

N'est-il pas encore un trésor?

 

Beaucoup d'Arthur, d'Émile et d'Émilie cherchent un port, comme ils cherchent peut-être l'image, et plus que l'image, d'un père et d'une mère qui n'ont pas su les engendrer à eux-mêmes, qui n'ont pas su les éduquer, c'est-à-dire les conduire sur leur propre chemin. Ils sont la parabole vivotante de nombreux jeunes d'aujourd'hui qui quittent leur vie avant qu'on ait eu le temps de les trouver.

 

En bateau ivre, en vaisseau d'or

À la dérive cherchant un port

Je m'en irai comme un trésor

Qu'on n'a pas eu le temps de trouver

Qu'on n'a pas pris le temps de trouver

 

Je quittai à regret Rimbaud-la-Lune et le souvenir de Nelligan-le-Réprouvé et je rencontrai - où et en quelle vie? je ne sais, car c'est une histoire à suivre... difficilement - je rencontrai le père Abraham et son fils Isaac. Je vous raconte une histoire antique du monde moderne ou une histoire moderne du monde antique. Cela se passait peut-être sur - la route antique des hommes pervers, je ne saurais dire. Quoiqu'il en soit, c'est une histoire de père et de fils, comme il se doit quand on raconte l'éducation, mais une histoire de mère aussi, en sous-entendu, bien entendu, puisque c'était la route antique.

Abraham, comme un bon père et un bon éducateur, voulait initier son fils à sa culture et à sa religion. Il voulait conduire son fils vers quelque chose de grand. Il l'amena sur une montagne ; il voulait mener son fils vers les sommets. Un père veut toujours que son fils atteigne les sommets et, pour cela, il est prêt à tout. Abraham était un père (du moins il s'efforçait de le devenir), un père qui était prêt à tout pour que son fils atteigne les sommets (si j'ai bien compris l'histoire). Il était prêt à tout sacrifier à son rêve, à son délire. Il était même prêt à sacrifier ce qu'il avait de plus cher, son fils, pour que son fils atteigne les sommets. C'est ce que lui disait son très haut : - Va vers les sommets avec ton fils. Abraham était un grand éducateur et un bon père mais il manquait de perspective. Le père dans la foi se laissait trop guider par ce qu'il croyait et son dieu ressemblait à un diable tentateur. Sacrifie-moi ton fils - Mais oui, pourquoi pas ? si c'est la seule façon qu'il atteigne les sommets, mes sommets. (Quand le très haut demande de sacrifier l'autre, il ressemble dangereusement à un diable d'idole - à moins que je ne comprenne pas l'histoire bien entendu, vous me suivez?). Quand le vieux sommet est prêt à sacrifier la jeune pousse, c'est que le sommet écrase et soumet, c'est que le très haut est tombé bien bas. Même quand on le fait pour la plus grande gloire de Dieu ou pour n'importe quoi. Ou bien c'est le très haut qui déraille ou bien c'est notre vision du très haut qui est délirante. Pour le moment, j'opte pour la deuxième option. Ah mon vieil Abraham, quelle histoire ton affaire avec Isaac. C'est une histoire à suivre... et on te suit.

 

Abraham et Isaac... et Sara (chanson)

 

Vieil Abraham

Jeune Isaac

Où est le drame

Et en quel acte?

La mise en scène est écarlate

Comme si la mort était un charme (bis)

 

Non! La mort est vraiment un drame

Où l'autre s'efface comme obstacle

Le modèle s'enfuit dans un parc

Mais où donc est passée la femme (bis)

 

Est-ce que Sara mieux qu'Abraham

Savait quoi faire d'Isaac? (bis)

 

 

Jeune Abraham

Vieil Isaac

Les générations se détraquent

La mise en scène est bric-à-brac

Comme si la vie avait le trac (bis)

 

Oui! la vie est souvent un drame

Où l'autre est encore un obstacle

Le modèle cherche à faire un pacte

Et risque d'y perdre son âme (bis)

 

Quel diable poussait donc Abraham

À immoler son Isaac?

Quel dieu poussait donc Abraham

À sacrifier son Isaac?

 

 

Père Abraham

Fils Isaac

Quelle fin de drame

Au dernier acte!

Un ange qui empêche l'impact

Du couteau qui transperce l'âme (bis)

 

La vie, la mort un même drame

Même si l'autre n'est plus un obstacle

Le modèle cherche encore son parc

Mais où donc est passée la femme? (bis)

 

Sara savait mieux qu'Abraham

Qu'il fallait que vive Isaac(bis)

 

Musique

 

Le ventre est plein de rêves perdus

Qui ne sont pas encore apparus

Le ventre est corps en quête d'âme

Le ventre enfante le coeur de l'âme

 

C'est ce qu'a découvert Abraham

Et que savait Sara sa femme

C'est ce qu'a découvert Abraham

Et que savait Sara sa femme

Et que savait... peut-être... Sara la femme.

 

Musique

 

Le ventre est plein de rêves perdus

Qui ne sont pas encore apparus

...

 

Père Abraham

Mère Sara

Fils Isaac

 

Abraham cherchait une voie pour être père. Il cherchait à être éducateur en voulant faire entrer son fils dans les chemins de sa culture. Il a failli être un père et un éducateur tranchant. Heureusement qu'un ange l'a empêché de mener au bout son entreprise sacrificielle. Heureusement qu'Isaac avait un ange gardien. Les jeunes ont besoin d'anges gardiens (Quand on a eu des enfants et qu'on a frappé les limites de ses limites, on espère que les anges gardiens existent même si on n'ose pas y croire). Oui, il faut des anges gardiens pour protéger les jeunes contre ce qui est toujours prêt à les couper ou à les re-trancher.

On a une éducation qui cherche souvent à trancher et à retrancher. On veut trancher la question une fois pour toutes et retrancher ceux qui ne sont pas à la hauteur. Enfin, on l'aura la solution. Les nouveaux Salomon se lèvent et disent qu'ils ont trouvé. Il faut couper l'enfant en deux ou trancher la question une fois pour toutes. Même si c'est pour faire comme si... à la manière de Salomon. Car il faut être ferme quand il s'agit des principes, soyons fermes ! Mais il y a la réalité ; la vie est ce qu'elle est... et la politique aussi. Il faut faire des compromis. S'il le faut, coupons la poire en deux... mais si on n'a pas le choix, coupons l'enfant en deux. C'est le grand sage Salomon qui l'a dit :

 

La femme, Salomon et l'enfant (chanson)

 

Couper la poire en deux

Couper l'enfant en deux

Du Salomon à son meilleur

Mais l'enfant, lui, faut-il qu'il meure? (bis)

 

Couper, trancher

C'est plus facile que d'enfanter

Couper, trancher

C'est plus facile que d'éduquer (bis)

 

Couper, trancher

C'est plus facile que d'avancer

Quand le temps se fait plus fragile

Quand le temps se fait plus fragile

Et qu'il faut se remettre à marcher

Et qu'il faut se remettre à marcher

 

Couper la poire en deux

Couper l'enfant en deux

Du Salomon à son meilleur

Mais l'enfant, lui, faut-il qu'il meure? (bis)

 

Femme défenseure s'avance et pleure :

- Donnez l'enfant à qui le veut

Car moi je ne veux pas qu'il meure

Qu'il soit à diable ou bien à Dieu (bis)

S'il vit, s'il vit, il est déjà à Dieu

Et moi je veux bien lui dire adieu (bis)

S'il vit, il est déjà à Dieu

Et moi je veux bien lui dire adieu. (bis)

 

Ne coupez pas (parlé)

Ne coupez pas (chanté)

 

Ne coupez pas ! On n'est pas au cinéma. Ne coupez pas !, c'est la grande parole de la mère-paraclet, de la mère-défenseure contre le juge qui se prend pour un sage. Le sage, la sage, est-ce Salomon ou la vraie mère, prête à dire adieu à son fils pour qu'il vive? Le vrai éducateur, la vraie éducatrice, est-ce Salomon ou cette femme? (À moins que je n'aie pas bien compris l'histoire, bien entendu. Vous me suivez?)

Bien sûr, il y a un temps pour couper, mais il y a un temps pour ne pas couper. Bien sûr, lorsque la vie commence, il faut couper le cordon, comme on dit... sinon pas de vie ! Bien sûr, lorsque la vie atteint un certain temps de passage, il faut couper : - Va en liberté !... mon fils, ma fille. Mais lorsque la mort menace dans sa folle sagesse (et elle menace presque toujours), il faut résister au couteau, à l'épée, à la coupure... Il faut oser dire comme la vraie mère à Salomon : - Non, ne coupez pas !, ne coupez pas l'enfant en deux. Donnez-le à qui le veut, donnez-le à la vie, donnez-le à Dieu. Adieu, mon fils !

 

Couper la poire en deux

Couper l'enfant en deux

Du Salomon à son meilleur

Mais l'enfant, lui, faut-il qu'il meure? (bis)

 

Dans le monde de l'éducation antique ou moderne, il y a toujours une histoire de fille ou de fils qui risque de mourir. Mais il y a aussi des histoires de fils ou de filles, qui, peut-être, veulent venger les autres. Un Oedipe, par exemple, voulant venger une Iphigénie ou un Isaac dont l'histoire aurait mal tournée.

Oedipe a tué son père. C'est tragique, très, très tragique. C'est la tragédie même mais il y avait des circonstances atténuantes. Oedipe ne savait pas que son père était son père. Ah! l'inconscient qu'il était! De plus, - même si ce n'est pas une excuse, bien entendu - il est normal, c'est dans l'ordre des choses, que le père meure avant le fils.

Par ailleurs, si l'histoire Abraham et d'Isaac avait mal tourné (merci cher ange !), on aurait été en présence de quelque chose de beaucoup plus tragique. Un père qui tue son fils, vous imaginez ? Et il y avait peu de circonstances atténuantes. Abraham savait qu'Isaac était son fils, son héritier, et il était prêt à le tuer (on disait sacrifier) pour faire plaisir à son très haut. Du moins, c'est ce qu'il croyait. Un père qui tue son fils, c'est comme la fin de l'histoire. Plus rien à suivre.

Heureusement que la psychanalyse n'en a pas fait son complexe, elle ne s'en serait jamais sortie. Mais s'en est-elle sortie? S'est-elle sortie de son complexe et de celui qu'elle a donné à tous les enfants qui ne savent pas quoi faire de leurs parents, de celui qu'elle a donné à tous les parents qui ne savent pas quoi faire de leurs enfants. Comment assumer tant de complexité, comment en finir avec ce complexe? Il faut prier. - Mais prier qui ? Y a-t-il quelqu'un qui entende ? - Oh ! Santa Freud priez pour nous, car c'est complexe Oedipe itou.

 

Hymne à Santa Freud (chanson)

 

Refrain

 

Santa Freud priez pour nous

Santa Freud priez pour nous

Car c'est complexe Oedipe itou

Oedipe, Oedipe, Oedipe, Oedipe itou

Oedipe, Oedipe, Oedipe, Oedipe itou

Oedipe itou, Oedipe itou

 

Couplets

 

Qu'est-ce qu'on va faire de nos enfants

Les enfermer ou les donner

Ou bien leur dire que leurs parents

Sont embêtés de temps en temps?

 

Qu'est-ce qu'on va faire de nos enfants

Pour les aider à devenir grands

Va-t-il falloir les faire traiter

En les couchant sur un divan?

 

Qu'est-ce qu'on va faire de nos enfants

Qui sont mal pris avec leurs parents

Va-t-il falloir nous en aller

Pour les laisser en liberté?

 

Qu'est-ce qu'on va faire de nos enfants

Sont-ils de trop dans nos romans

Faudrait-il faire un monde de parents

Qui, sans enfants, feraient semblant… d'être contents?

 

Oui c'est complexe l'éducation. C'est complexe la situation quand un fils veut tuer son père. Mais je le répète, c'est encore plus complexe quand un père veut tuer son fils ou que quelqu'un cherche à faire mourir l'enfant. Alors c'est l'abomination de la désolation, c'est la fin de l'histoire, la fin de la tradition. Il est tragique de tuer le passé mais plus tragique encore de tuer l'avenir. C'est la fin de l'éducation. Plus rien ni personne à éduquer mais cela fait peut-être partie des fantasmes d'une certaine modernité : une éducation sans enfants... plus facile à gérer !

Heureusement que, dans l'histoire de Salomon, la vraie mère est intervenue à temps pour sauver l'avenir. Heureusement que dans l'histoire d'Abraham, le très-haut s'est converti à temps pour sauver la promesse.

Et dire que des chrétiens ont voulu faire un scénario de rêve d'un Dieu-Père qui sacrifie son Fils pour le salut du monde. C'est comme si Dieu avait manqué son coup dans l'histoire d'Abraham et d'Isaac et qu'il regrettait sa conversion. Comme si l'ange l'avait empêché de réaliser son rêve. Comme s'il estimait avoir manqué son coup dans son premier film L'Ancien testament et qu'il voulait se reprendre dans son deuxième film Le Nouveau testament. Scène d'Isaac reprise avec un nouveau personnage, un nouvel acteur du nom de Jésus. - Et cette fois, je ne veux pas voir intervenir d'ange, vous m'entendez.

Liste des monologues

Bozo